Querido Roy, léete este texto de Roxana Cortés. Siempre has gustado de Borges y aquí vas a disfrutar reviviendo sus conversaciones y encuentros con Mennard.
«Pierre Menard . . .» comme paradigme de lecture
Roxana Cortés
Dans «Pierre Menard, autor del Quijote» de l'écrivain argentin Jorge Luis Borges, le narrateur se propose d'expliciter l'oeuvre de son ami décédé, Pierre Menard (un auteur français fictif). Ce narrateur, après nous avoir énuméré l'ensemble des oeuvres de Pierre Menard, explique que l'oeuvre la plus importante de ce dernier consista en la ré-écriture littérale du Don Quijote de la Mancha de Miguel Cervantes. A cet effet, Pierre Menard tenta, en plus de l'expérience personnelle de Cervantes, d'assimiler et langue et culture de l'Espagne du dix-septiéme siécle, et décida d'oublier toute l'histoire d'Europe de 1602 à 1918. Il choisit toutefois de conserver sa propre identité au cours de ce processus afin de rendre son entreprise plus intéressante. Quoiqu'il échouât dans son projet, il produisit sans le vouloir un nouveau Quijote.
Bien qu'il soit possible de re-créer une oeuvre dejà existante, il est impossible de la refaire exactement. Quijote est autant créé par Cervantes - au travers de son écriture - que par Menard de par sa lecture. Cependant, c'est par cette dernière que le texte acquiert une existence réelle. Ainsi, le lecteur est le véritable créateur et chaque lecture suppose un acte de création. Au niveau du travail interprétatif, le lecteur crée constamment de nouvelles significations à partir du discours littéraire, en dérivant ainsi une oeuvre nouvelle, différente de l'originale. C'est dans cette mesure que Menard, en tant que lecteur-créateur, crée un texte nouveau (à rebours de celui que lui-même se proposait), lequel dialogue avec ses propres expériences et lectures, et c'est pourquoi le narrateur de la nouvelle l'appelle «Quijote de Menard».
Un autre aspect qui différencie cette création de son original provient de ce que, ces deux oeuvres appartenant à deux époques distinctes, chacune des lectures donne lieu à des significations qui sont relatives au moment historique de la production littéraire et également à l'expérience de chacun des lecteurs. Ainsi, le castillan archaïque qui semble naturel dans Cervantes, devient artificiel, anachronique et maladroit dans Menard, du fait de sa pauvre maîtrise de cette langue qui lui est étrangère. De plus, les idées du Quijote prennent dans le second texte une signification nouvelle. Alors que dans Cervantes le concept d'histoire comme mère de la vérité équivaut à un «elogio retórico de la historia», cela revient pour l'auteur du vingtième siècle à dire que c'est l'histoire qui crée la realité. Nous pouvons donc voir que sous une apparence de copie conforme, chacun des deux textes dénote une différence sémantique, qui trouve son origine dans des conceptions stylistiques et idéologiques différentes, qu'implique la lecture de l'un ou de l'autre Quijote.
Le Quijote de Menard ne nous parvient qu'au travers de la lecture de son ami et bibliographe, qui, à son tour, devient notre narrateur. Nous-mêmes, nous participons à un acte de création multiple; en premier lieu, celui de Pierre Menard (que nous avons précédemment discuté), et en deuxième lieu celui que le narrateur dérive autant du Quijote de Cervantes que de celui de Menard. Nous pouvons par conséquent affirmer qu'il existe un troisième texte, dans lequel le narrateur interprête les textes antérieurs au travers de filtres produits par son expérience propre. Dans cette tâche interprétative - ou lecture -, le narrateur produit un autre Quijote qui inclut la voix de Menard, soit en utilisant le discours direct, citations des lettres de ce dernier, soit par le style indirect, lorsqu'il se rappelle de ses conversations avec Menard. Pierre participe égalment à ce nouveau texte au travers de ses lectures de Poe, Shakespeare, James, etc. . ., en ce sens que le narrateur ne peut s'empêcher de les associer au Quijote de Menard. Et dans la mesure où ces associations (leur correspondance, leurs dialogues passés, et les oeuvres lues par Menard) génèrent une multiplicité de significations, le narrateur conclut, se référant à sa lecture de Menard, que celle-ci représente un texte «casi infinitamente más rico» que l'original.
Les expériences de Menard et de son ami nous amènent donc à réfléchir sur l'importance du lecteur dans l'oeuvre. Nulle construction littéraire ne peut être complète sans la participation du 'lecteur réel'. Au cours de sa lecture, celui-ci supplée aux vides laissés par l'auteur en en donnant des interprétations propres, qu'il combine au contenu sémantique qu'il trouve dans l'oeuvre. Ce travail produit une lecture dynamique, grâce à laquelle texte et lecteur se transforment mutuellement, les enrichissant tous deux. Tels sont les processus qui interviennent au cours d'une lecture heureuse.